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Une aube pas comme le autres …

Un cri déchira la nuit de Makka qui rendait l’âme à une aube naissante. Une frêle silhouette surgit d’une maison pour disparaître dans l’obscurité hésitante de ce petit matin béni. Les pieds de Thouwayba touchaient à peine le sol. Son souffle fendait l’air encore repu de la fraîcheur de la nuit, au rythme de ses enjambées.

La grande artère qui menait vers la maison d’Abdelmoutalib lui sembla interminable. Son couvre-chef retenu par un serre-tête flottait derrière elle, se confondant au nuage de sable que ses pieds nus soulevaient dans leur course vers la maison du Maître.

Elle croisait ça et là des êtres matinaux. C’était les gens de sa condition, levés plus tôt que les maîtres pour le bien-être de ceux-ci. Grâce à eux, lorsque le soleil se lèvera dans quelques instants, les tables seront servies, l’eau sera puisée, le repas de la journée déjà sur le feu …

Bientôt la grande maison du Maître fut ébranlée par les coups vigoureux frappés à la porte par Thouwayba.

Abdoulmoutalib en personne ouvrit l’immense portail donnant sur une cour où se mêlait l’odeur d’une fournée de pain à celle du fumier de chevaux. Sa torche éclairait son visage de patriarche et la jeune esclave distingua des ombres derrière celui-ci, aux regards fiévreux, rivés sur elle. Une nuée d’esclaves la scrutait curieusement, tapis ici et là dans l’hésitation du jour levant.

Abdoulmoutalib l’aurait certainement giflée en d’autres circonstances pour l’avoir dérangé dans son sommeil mais ce matin là, tout son être l’interrogeait. Les nombreux esclaves, déjà au labeur, attendaient, eux aussi la sentence. Tous les habitants de la grande demeure avaient partagé l’attente de l’heureux évènement dont Amina était grosse.

Abdoullah, le fils chéri de la famille, celui que Abdoulmoutalib faillit sacrifier dans la pure tradition Abrahamique, ne serait-ce la sagesse d’un ancien de la tribu, était mort, quelques mois auparavant laissant sa femme enceinte.

Thouwayba haleta, le souffle coupé par sa course effrénée : »Maître, Maître, c’est un garçon ! »

Le patriarche, fidèle aux traditions de la noblesse arabe, ne laissa pas transparaître son émotion. La manifestation de la joie et les youyous étaient réservés aux femmes et aux esclaves. Les chevaliers arabes et les hommes de haute condition ne se laissaient pas emporter par de si basses expressions.

Certes, Il aurait aimé aujourd’hui être poète car la poésie était la seule expression permise aux hommes de sa caste, pour décrire l’indicible sentiment que cette nouvelle avait suscité dans son âme. Mais il était trop occupé par le rôle prestigieux de sa famille depuis la nuit des temps : mettre l’eau au service des visiteurs de la construction sacrée laissée par Abraham et Ismaël.

Cela exigeait de lui des devoirs d’hospitalité et de diplomatie qui lui prenaient toute son énergie. Les vagues de pèlerins n’arrêtaient pas de les envahir toute l’année mais deux fois par an, cela devenait très difficile de trouver et de servir de l’eau à tous.

Malgré tous ses efforts pour garder un visage impassible comme il sied aux grands de la tribu, ses traits furent illuminés. Thouwayba y détecta aisément la trace d’un immense bonheur. Elle connaissait son grand cœur et la moindre ridule sur son beau visage racé. Certaines s’étaient effacées subitement, indice d’une effervescence inavouée de son âme de père aimant n’ayant pas fait le deuil de son fils adoré. Le nouveau-né semblait y avoir déjà trouvé une place de choix où se nicher.

La stature imposante du Maître fut parcourue d’une vibration imperceptible aux youyous stridents qui déchirèrent le ciel de Makka auquel l’aube donnait des reflets métalliques. Surgis de nulle part comme par enchantement, ils retentissaient sans trouver d’obstacle dans ce désert d’Arabie. Le cosmos semblait s’en saisir pour les essaimer aux quatre coins de la terre.

L’heureuse nouvelle avait circulé dans la maison et une agitation sans nom s’était emparé de tous. Des fenêtres s’ouvrirent et l’aube de ce lundi matin prit des allures de fête. Après le drame d’Abraha et l’atmosphère malsaine laissée par lui, Mekka semblait délivrée de sa chape de plomb par la venue de cet enfant . Du moins ce fut le sentiment de la grande maison.

Des femmes sortirent des nombreuses chambres qui ouvraient sur la grande cour. D’aucunes étaient dans de simples tuniques écrus, les cheveux hirsutes ou tressés en de lourdes nattes ; d’autres portaient des tenues plus élaborées comme si elles étaient déjà prêtes pour les festivités.

Celles aux robes courtes et très simples, couraient dans tous les sens vaquant déjà aux travaux ménagers. Tandis que les autres s’approchaient toutes d’Abdoulmoutalib comme aimantées par une force invisible.

Immobile, il regardait Thouwayba comme s’il ne l’avait jamais vue. Une femme d’une certaine corpulence, comme les normes de la beauté arabe l’exigeaient, rejoignit Abdoulmoutalib. Sa main possessive ornée de bijoux en or posée sur l’épaule de celui-ci indiquait que c’était la maîtresse de céans.

Elle ne put réprimer ses larmes de joie en apprenant que Amina avait mis au monde l’enfant d’Abdoullah, la chair de sa chair.

Fatéma bint Amr s’était déjà enroulée dans son khimar noir pour courir vers sa bru et son petit-fils tant attendu. Abdoulmoutalib ne trouva rien à redire. Le moment était trop exceptionnel pour qu’une femme, même noble, ne sorte pas de son khidr. Les femmes nobles en ce temps là ne se mêlant pas à la populace, Fatéma n’était pas sortie depuis des lustres. Elle ne sortait que dans son hawdaj, à dos de chameau avec sa garde autour d’elle.

Elle eut vite fait de suivre Thouwayba dans les ruelles à présent inondées d’un soleil déterminé à frapper très fort. Elle était sûre de son guide. Les esclaves avaient l’habitude de traîner dans les rues et la sienne était très débrouillarde. Elle l’avait mise au service de Amina le temps qu’elle accouche.

Elles allèrent ainsi, l’une couverte de la tête au pied craignant l’opprobre d’être découverte marchant dans les rues comme une vulgaire femme de basse condition; l’autre, le décolleté au vent, les mollets nus, le cœur léger. Certes, beaucoup de femmes nobles sortaient aisément mais elle était de l’ancienne génération et la tradition de sa famille était intransigeante sur cette bienséance.

Abdoulmoutalib se remettant de son émotion cachée, se prépara à emboîter le pas à son épouse. Il voulut juste laisser le temps aux deux femmes de faire disparaître toute trace de la mise au monde. Il ne voulait point s’immixer trop tôt dans ce mystérieux monde intime des femmes.

Il prit soin auparavant de donner des ordres aux nombreux esclaves sur le qui-vive. Il essayait de garder une voix monocorde et de jouer l’indifférence mais Rabbah, le vieux domestique le surprit, essuyant une larme sur sa joue à la naissance de sa barbe blanche et broussailleuse. Il feignit n’avoir rien vu et se contenta d’échanger un long regard avec ce maître qu’il savait très magnanime.

L’œil de Abdoulmoutalib avait une lueur nouvelle. La flamme qui s’était éteinte à force de pleurs secrets depuis la mort de son bien-aimé s’était ravivée.

Le branlebas des préparatifs se mit en route. Les esclaves chargés des immolations savaient ce qu’il convenait de faire. Dans quelques heures, toute la tribu des Qoraych allait venir présenter leurs vœux au patriarche.

Le Maître était la générosité même et refusait de renvoyer ses hôtes sans les avoir nourris.

Une rude journée attendait les esclaves mais ils étaient heureux car tous regrettaient le plus jeune-fils de leur maître. Il était comme un baume dans leur rude existence, un modèle de modestie et de miséricorde. Tous avaient hâte de voir son enfant. Tous préssentaient cet aube comme étant une aube pas comme les autres …

Source: nadiayassine.net

One Response pour “Une aube pas comme le autres …”

  1. rajae dit :

    [لا يؤمن أحدكم حتى أكون أحب إليه من ولده ووالده والناس أجمعين] (أخرجه البخاري ومسلم)

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